Ainsi voudrais-je vous parler des truies. Ce que les humains font aux truies.

Les hommes, en voyant une truie, perçoivent avant tout l’ensemble des porcelets qu’elle pourrait mettre au monde. L’existence d’une truie se limite à cela : l’approvisionnement du monde des hommes en viande de porc. Pour cela, les hommes investissent temps et argent dans le contrôle du corps des truies. Car, dit-on, la production porcine dépend du nombre de sujets in fine produits et commercialisés. Mais aussi : de la valeur marchande de chacun de ces sujets, du coût de son alimentation, du coût de la main-d’oeuvre qui assure son entretien, du coût des infrastructures, notamment.

Ainsi, les hommes n’approchent une truie que dans la perspective d’accroître les performances de son appareil reproductif. Son rendement.

D’ailleurs, les éleveurs ne disent pas : truie. Ils disent : truie reproductrice. Cette manière de nommer la truie est une manière de confondre ce qu’est l’animal et ce qu’il convient qu’il fasse au bénéfice non de lui-même mais de l’éleveur : se reproduire.

Dès six mois, sept mois, les truies sont placées dans des stalles individuelles. Il est attendu que la truie se montre réceptive. Les hommes préparent alors une injection d’hormones. Les hommes disent : insémination artificielle.

L’instant de cette insémination n’obéit pas au cycle biologique mais à la gestion rationnelle de l’exploitation porcine. Cet instant, les hommes prennent soin de déterminer ce cycle « car inséminer une truie au mauvais moment pourrait accroître le nombre de jours improductifs, affaiblir la qualité de la portée, diminuer le nombre de portées annuelles et mettre en péril l’équilibre financier de l’entreprise.

Ainsi, les hommes, pour maîtriser leurs finances, veillent à préparer soigneusement la vulve des truies.

Pour cela, les hommes, d’une main, se saisissent de l’extrémité de la lèvre inférieure de l’appareil génital de la truie. Puis ils tirent la lèvre vers eux, d’un coup sec. La lèvre tendue, les hommes, de l’autre main, en désinfectent toute la surface. Puis la vulve est séchée.

Les hommes, maintenant, préparent la sonde d’insémination qui se présente sous la forme d’une longue tige de métal. La tête est de mousse ou à spirale. Un gel épais recouvre la tête de la sonde. La sonde contient la semence. Cette semence provient de grands centres de production et de commercialisation de semence de verrats. La qualité de cette semence réside en la qualité des gènes sélectionnés.

Les hommes, par la suite, écartent les lèvres de la truie et introduisent la sonde de métal dans le vagin et cela jusqu’à atteindre le col de l’utérus. La sonde, en plus de contenir la semence, dispose de petites ailes. Ces ailettes s’insèrent au niveau du col de l’utérus et le dilatent. Les contractions vaginales, alors, aspirent la semence qui remonte vers les cornes utérines.

Les hommes, enfin, couchent la truie sur le sol, referment la porte de la cage métallique. Les hommes disent : cage de gestation. Cette cage est très petite. L’animal ne peut ni avancer, ni reculer, ni faire le moindre pas de côté. Plus encore : la truie ne peut préparer le nid de ses petits. L’animal est contraint de demeurer dans cette cage, immobile, et cela durant dix semaines consécutives. La ration alimentaire de la truie est contrôlée par les hommes, car il importe de maîtriser le poids du corps maternel. L’objectif des hommes est de favoriser la multiplication d’embryons de bonne qualité. Les hommes disent : il faut veiller à la survie embryonnaire et foetale.

À cette fin, depuis quelques décennies, les hommes recourent à la pratique échographique car le contrôle de l’appareil reproductif des truies implique nécessairement le contrôle du développement de leur ventre. À ce propos, les hommes disent : conduite moderne des troupeaux. Le suivi de la gestation des truies se réalise à l’aide d’un échographe. La truie est placée dans une cage. Il est attendu d’elle qu’elle soit immobile, calme et coopérante. Les hommes se saisissent alors d’une sonde épaisse qu’un câble relie à l’échographe. Ils recouvrent la sonde d’un gel froid. La sonde est alors placée au niveau des mamelles inguinales. Sur l’écran de l’échographe, une image composée de taches noires et blanches apparaît. Les hommes observent cette image. Ils la scrutent durant de longues minutes. Les hommes vérifient que la vie a bien été reproduite. Il faut entendre : que les foetus sont bien vivants. Les hommes sont aussi à la recherche d’anomalies potentielles : un kyste ovarien, une cystite. Les hommes, encore, essaient de quantifier la portée à venir.

L’examen échographique s’achève. La truie est rendue à sa cage de gestation. Les hommes repartent.

Mais après, immanquablement, les hommes reviennent. Ils se chargent alors de déplacer la truie vers une autre cage. Les hommes disent : cage de mise bas. C’est une cage de forme rectangulaire, très petite.

Là, la truie demeure durant plusieurs semaines. D’épuisement, elle finit par s’écrouler à même le sol. Le sol est froid, de béton. Parfois, les pattes de la truie s’engourdissent. La truie souffre d’inflammations articulaires. La truie est exposée à des risques d’infection mammaire, génitale. Son corps est éprouvé par l’impossibilité de se mouvoir. Il arrive que la truie, de douleur, se mette à mordre les barreaux de métal, à se cogner le groin contre ces barreaux. La truie saigne.

Les hommes observent la truie. Ils espèrent qu’elle mette bas prochainement. Et plus encore : que la portée soit nombreuse de porcelets vivants – disons quatorze, disons quinze porcelets – en bonne santé, d’un poids convenable et dont la croissance sera rapide. De ça, les hommes seraient si heureux. Ils diraient : comme nous sommes riches.

Pour s’assurer que la mise bas se déroule selon leurs souhaits, les hommes ont appris à la provoquer.

Un jour, deux jours avant la date prévue, les hommes injectent à la truie une forte dose de prostaglandines : un composé hormonal qui stimule la contraction musculaire utérine. La truie, ainsi, est pharmacologiquement contrainte de mettre bas.

La truie pousse.

Peut-être n’était-il pas le moment, pour elle, d’étirer ses pattes vers l’arrière et de pousser de toutes ses forces. Mais la truie ne s’appartient pas. Elle appartient aux hommes. Le corps de la truie est un corps entre les mains des hommes. Les hommes décident du devenir de ce corps, de la manière dont il se reproduit, ainsi que de la seconde à laquelle sa reproduction aura lieu.

Et la truie, je disais, pousse.

Les porcelets naissent, les uns après les autres. La truie ne peut ni se retourner vers eux, ni les toucher, ni sentir leur odeur. La truie est tout entière contenue par les barreaux métalliques de la cage de mise bas. Les hommes, eux, touchent les porcelets. Ils les sèchent et les réchauffent à l’aide d’une poudre épaisse, de copeaux de bois, de bandes de tissu. Puis les hommes, à l’aide d’une pince coupante, sectionnent le cordon ombilical. Enfin, les hommes rapprochent les porcelets des mamelles de leur mère afin que la tétée soit entamée.

Dès leur première semaine de vie, les hommes meulent les dents des porcelets afin qu’ils ne blessent ni leur mère ni d’autres porcelets. Puis les hommes se saisissent de la queue des porcelets et la coupent, à vif. S’entend : sans qu’aucune anesthésie ne soit pratiquée. Les porcelets se débattent, crient, s’écroulent de douleur. Leur rythme cardiaque s’accélère.

Les hommes pratiquent pareilles mutilations afin d’empêcher les porcelets de mordre à pleines dents la queue d’autres porcelets. Alors plus de dents, plus de queues. Pourtant, ce sont bien les conditions d’exploitation auxquelles les hommes réduisent les porcelets qui viennent troubler leur comportement et les conduisent à se faire du mal. Plus précisément, le confinement, l’entassement, le bruit, l’absence de lumière naturelle, agissent sur les porcelets qui cessent d’être eux-mêmes et deviennent des corps meurtris qui ne savent plus que meurtrir à leur tour. Les hommes, pour mettre fin à ces meurtrissures entre animaux, meurtrissent les animaux.

Ainsi, aucun corps animal n’est abîmé par un autre corps animal. Les corps demeurent en bon état. Un corps de porcelet en bon état est un corps que seule la main de l’homme a blessé.

Et puis encore : les hommes divisent les porcelets. Ils les sexuent puis séparent les porcelets femelles des porcelets mâles. Les porcelets mâles sont castrés par les hommes. Cette opération est pratiquée, à l’instar du meulage des dents et de la coupe des queues, sans aucune anesthésie. Deux incisions dans la zone du scrotum. Et voici : la peau qui entoure les testicules est ouverte, parfois déchirée, lacérée et les testicules extraits.

Les hommes torturent de la sorte les porcelets à des fins de confort. Il importe que la chair porcine cuite ne dégage aucune odeur désagréable. Les hommes torturent de la sorte les porcelets à des fins de confort. Il importe que la chair porcine cuite ne dégage aucune odeur désagréable. Les hommes déchiquettent la peau des porcelets par goût.

Quelque chose, en l’animal, à la suite de la castration, est brisé. La douleur physique, élevée au rang de sévices, brise profondément.

Les porcelets souffrent d’un mal sans nom qu’il importe de nommer, de décrire à travers tout ce que le mal du corps animal présente d’innommé, d’innommable. L’expérience de la castration d’un porcelet est une chose que nous, humains, ne pouvons pas nous représenter. C’est ce que nous aimons à croire, à dire. C’est une justification de l’ignorance. Pour ma part, je ne ressens guère le besoin de comprendre, ou encore de me figurer le mal que ressent un porcelet qu’un homme castre. Il me suffit de savoir que le porcelet souffre, que le porcelet est exploité et je souffre alors avec lui, et je voudrais que nous le libérions de l’exploitation.

Passent trois, quatre semaines et les hommes sèvrent les porcelets – alors que la truie aurait eu besoin de garder ses petits près d’elle, durant trois, quatre mois.

Ainsi les hommes arrachent-ils les porcelets à leur mère. Cela est l’appropriation manifeste et réglée des produits du corps. Les hommes s’emparent de la production de la productrice.

Jamais les porcelets ne furent à leur mère. De la même manière, jamais la truie ne fut à ses porcelets, ni à elle-même. Tous furent toujours et déjà aux hommes qui organisent la reproduction sexuelle des truies puis prennent, abattent et revendent les porcs engraissés sur le grand marché mondial de la viande animale.

La truie, quant à elle, à peine vient-elle de mettre bas que les hommes la reconduisent au centre d’élevage. Ils se préparent à l’inséminer, une nouvelle fois. La truie souffre encore d’infections vaginales, utérines, d’abcès. Ses mamelles sont blessées, parcourues de profondes crevasses. La truie, aussi, boite. La truie, encore, peine à demeurer debout, sur ses pattes, plus de quelques minutes. Pourtant, rien n’y fait. Je l’ai dit : les hommes se préparent à l’inséminer une nouvelle fois.

La vie d’une truie est une longue suite ininterrompue d’inséminations artificielles, de grossesses contraintes, de gestations, de mises bas, d’allaitement, de séparations. Une truie peut être enceinte quatre fois, cinq fois par année. Les hommes profitent de la truie autant qu’ils le peuvent. J’entends : ils tirent de son corps jusqu’au dernier des profits, des bénéfices. Aucune force de la bête n’est une force intime pour elle mais une force immanquable pour l’homme. Et ce jour venu où la truie cessera d’être une force pour cet homme car elle sera sans force pour elle-même, l’homme abattra la truie.

L’ordre patriarcal fait cela, voyez-vous, il sépare les êtres de ce que ces êtres sont.

(Kaoutar Harchi, Ainsi l'animal et nous)